27 décembre 2015

IIeme siècle - Halieutika (Oppien)

Oppien, appelé aussi Oppien de Corycos, était un poète de langue grecque qui vécu à Malte et à Rome durant le IIe siècle.

Halieutiká se compose en 5 parties : deux chants décrivant les poissons et de trois chants sur l'art de la pêche. Soit 3506 vers et près de 160 espèces marines cités. Parmi elles plusieurs squales dont le grand requin blanc qualifié de kētos (Cetus en latin, francisé en cétacé(e)) désignant indistinctement à l'époque les animaux marins de grande taille.

Georges Cuvier dans Histoire des Sciences naturelles depuis leur origine jusqu'à nos jours (1841) commente : "Oppien, en traitant des cétacées, nomme tous les grands animaux qui peuplent la mer tels que les lions marins, les baleines, etc. Maintenant nous ne donnons le nom de cétacée qu'aux mammifères à sang chaud qui vivent dans la mer. (...) Oppien décrit les combats qu'on livrait aux squales nommés panthères à cause des taches qu'ils ont sur le corps, et il parle à cet occasion d'énormes cétacés capables de mettre en danger les petits bâtiments".

Et Cuvier de statuer ; "Pour l'étendue et à profondeur des vues, pour les généralisations, c'est le seul homme de l'Antiquité romaine qui puisse être placé à côté d'Aristote".




Limes précise dans sa préface : "Ce n'est point sans motif, (...) que cette traduction porte pour titre les Halieutiques, c'est-à-dire le mot même employé par Oppien. Je n'ai pas cru qu'il dût suffire de l'intituler la Pêche, nom sous lequel ce poème est assez souvent désigné, parce que l'auteur y traite non-seulement de la pêche, mais même de tout ce qui concerne ce grand nombre d'animaux différents dont les eaux sont peuplées". (...) Notre poète nous retrace donc les mœurs des poissons, des mollusques, des crustacés, des cétacés, etc (...)

Oppien était un poète, et un jeune poète puisqu'il mourut vers sa trentième année. Ses connaissances en histoire naturelle, qui paraissent assez étendues pour le temps où il a vécu, étaient celles de ses contemporains et des auteurs qui l'avaient précédé. Ce n'est donc point Oppien qu'il faut accuser de quelques fables qu'on rencontre dans son poème, que nous reconnaissons aujourd'hui pour telles, mais qui, de son temps n'avaient point ce caractère, tant il est vrai que l'homme se roule, de siècle en siècle, dans un cercle toujours nouveau d'erreurs, trop heureux de ramasser de loin en loin quelque vérité qui le dédommage des trop fréquentes aberrations du reste de sa carrière".


Chant Premier (extrait)

On ne voit point sans effroi ces énormes cétacés, ces monstrueuses merveilles de l'Océan, ces immenses masses vivantes qui ont aussi une force immense : toujours en proie à une rage effrénée et meurtrière, ils vivent en grand nombre dans le vaste domaine des eaux, et de préférence dans les parties les plus reculées et les moins connues de l'empire de Neptune. Peu quittent la haute mer pour se porter sur les rivages qu'ils font gémir de leur poids ; de ce nombre sont le féroce lion (le grand phoque), la terrible zygène (requin marteau), la redoutable pardalis (roussette), l'impétueux physsale (cachalot?), la race robuste des melanthons (dauphin?), la farouche pristis (requin scie), l'épouvantable lamie (grand requin blanc), à gueule effroyable, la malthe (milandre), ainsi nommée de son humeur moins sauvage ; de ce nombre sont encore les béliers cruels (narval?), l'hyène (orque?) au poids énorme, les chiens marins, si impudemment ravisseurs, dont on forme trois races : l'une fait partie des terribles cétacés ; les deux autres sont du nombre des poissons les plus forts. Les uns sont la centrine, ainsi nommée de ses noirs aiguillons ; les autres sont appelés d'un nom commun, les galées (ou chats) qui fournissent plusieurs espèces, les skymnes (roussette), les leïes (emissole), l'acanthias (aiguillat), la riné (ange de mer), les alopès (requin renards), et ceux de ce genre à diverses couleurs : les chiens marins ont tous les mêmes mœurs et les mêmes formes ; ils vivent et se nourrissent ensemble.

Chant Cinquième (extrait) - dans lequel il est question de la pêche du cétacé, mais ou l'on comprend également qu'il s'agit ici du requin blanc.

Vous reconnaîtrez sans peine, ô mes souverains ! si vous prêtez quelque attention à ce que je vais mettre sous vos yeux, qu'il n'est rien qui résiste à l'industrie des hommes, ni sur la terre, cette mère commune, ni dans le vaste sein des mers : leur origine remonte sans doute à celle des dieux ; leur puissance seule est inférieure. Soit donc que leur race, analogue à celle des Immortels, ait été l'ouvrage du génie de Prométhée et le fruit de l'heureuse association des substances solides et liquides, soit que leur cœur porte la trempe, l'empreinte de l'essence divine et que leur existence tire sa source du sang illustre des Titans, car, nul être n'est supérieur à l'homme, si l'on en excepte les dieux, nous ne cédons qu'à eux seuls. Que d'animaux féroces des montagnes, doués d'une force énorme, son courage n'a-t-il pas domptés ! Que de races d'oiseaux élancés, errants dans les airs, à la hauteur des nues, ne sont pas tombées sous ses coups, quoiqu'il soit inhabile à s'élever de terre ! Ni l'audace terrible du lion ne l'a mis à l'abri d'en être terrassé, ni le vol rapide de l'aigle ne l'a dérobé à sa poursuite. Enchaîné par l'homme, le grand et noir quadrupède de l'Inde (l'éléphant) a subi le joug, a courbé son dos sous les poids les plus lourds, s'est soumis aux pénibles travaux du trait.

Que d'immenses cétacés vivent dans les champs de Neptune ! Loin d'être au-dessous des animaux terrestres par leur masse, ces monstres marins l'emportent de beaucoup par leur taille, par l'énergie de leurs muscles. On trouve sur le continent certaines espèces de tortues qui n'ont ni le pouvoir, ni le moyen de nuire ; on ne se présente point sans danger au milieu des flots devant la tortue de mer. Les chiens de terre sont redoutables par leurs morsures ; aucun n'est comparable dans sa fureur, à ceux de l'empire d'Amphitrite. La panthère est une des bêtes de terre les plus terribles ; celle des mers l'est bien davantage. La terre a sa cruelle hyène ; celle des ondes est mille fois plus horrible. La première a ses béliers, animaux innocents des bergeries ; ceux qui approcheront de ceux des eaux, n'auront point à se louer de leur douceur. Qui mettrait au même rang la férocité des sangliers et celle de l'exécrable lamie ? Qu'est le lion en proie à la rage la plus effrénée, à côté de l'affreuse zygène ? L'ours aux longs crins redoute même sur la terre la violence plus cruelle des phoques, et s'il en est attaqué succombe inévitablement. Tels sont les êtres à si grande puissance dont les mers sont peuplées. Toutefois la race intraitable des humains met en usage les manœuvres les mieux combinées pour parvenir à leur ruine ; ils sont vainqueurs dans les combats qu'ils engagent même avec les cétacés. Je vais dire les fatigants travaux de leur pêche. Célestes soutiens de la terre, ô mes souverains ! prêtez-moi une oreille favorable.

Les cétacés vivent en grand nombre et de grande dimension dans le sein des plus hautes mers ; ils ne s'élèvent que rarement à leur surface, retenus dans le fond par l'énormité de leur poids. Une faim toujours active, toujours impérieuse les tourmente sans cesse ; leur indomptable voracité ne connaît point de relâche. Quel serait le mets d'une grosseur suffisante pour combler le gouffre de leur vaste estomac, pour assouvir ce besoin toujours renaissant d'une nouvelle proie ? Ils se détruisent mutuellement : le plus fort donne violemment la mort au plus faible ; ils se dévorent entre eux et se servent les uns aux autres de nourriture. Trop souvent leur présence glace les nautoniers d'épouvante dans la mer occidentale d'Ibérie, lorsque quittant les abîmes immenses de l'Océan, ils se portent de préférence sur ces parages, tels que des vaisseaux à vingt rames. Trop souvent, dans le séjour qu'ils font dans ces mers, ils s'approchent des rivages à grands fonds où les pêcheurs leur font la guerre. Ces énormes habitants des eaux ont tous, si l'on en excepte ceux de la race des chiens, des membres lourds et peu propres aux courses rapides. Leur vue ne s'étend pas au loin ; ils ne se montrent pas sur toute l'étendue des ondes, embarrassés par le jeu difficile de leurs parties trop massives ; ils se roulent pesamment et avec lenteur sur les flots ; aussi vont-ils tous escortés d'un poisson de taille médiocre à corps long, à queue grêle, qui, en avant, à une petite distance, leur sert comme de signal et les conduit sur les mers ; de là le nom de conducteur (poisson pilote) qu'on lui a donné. Il est, pour le cétacé, un compagnon extrêmement cher et précieux, son guide, son gardien qui l'entraîne sans effort partout où il veut. Toujours fidèle à son fidèle conducteur, le cétacé le suit aveuglément et ne suit que lui. Le poisson ne s'en éloigne jamais, avance la queue à portée de ses yeux et l'avertit par elle de toutes choses, de l'approche d'une proie, de la présence de quelque obstacle, de quelque bas-fond qu'il est utile d'éviter. Cette queue, comme si elle jouissait du don de la voix, l'informe de tout, et le cétacé se règle sur son rapport. Enfin ce poisson est son enseigne, ses oreilles, ses yeux ; il n'entend ni ne voit que par lui ; il lui livre sans réserve le soin de sa garde et de sa vie. Ainsi qu'un jeune homme que son pieux amour fait rendre à son vieux père de tendres soins si doux à la vieillesse en retour de ceux qu'il reçut dans l'enfance, qui, toujours à ses cotés, lui prodiguant les plus touchantes caresses, guide les pas chancelants de ce père chéri dont les ans ont affaibli les organes et rendu la vue incertaine, qui, d'une main tutélaire le soutient dans sa marche et lui sert en toute occasion d'appui, de défenseur, les enfants sont en effet la force renaissante des vieillards, ainsi le poisson dirige par amour ce colosse des mers comme un pilote qui, le gouvernail en main, règle le mouvement d'un navire, soit que dès le moment de leur naissance les nœuds du sang les aient unis, soit que l'instinct libre de sa bienveillance ait attaché le poisson au cétacé.

Ainsi l'avantage d'un corps vigoureux, celui de la beauté, sont au-dessous de ceux de l'esprit. Ainsi la force sans intelligence est un don de peu de valeur. L'homme même le plus fort est vaincu, tandis qu'un autre plus faible, mais d'un heureux génie, triomphe. C'est ainsi que l'énorme cétacé, aux vastes membres, se fait précéder d'un petit poisson. Le pêcheur s'occupe d'abord de prendre ce vigilant conducteur en mettant sous ses yeux le frauduleux appât, le perfide hameçon. Tant qu'il serait vivant, le pécheur ne réussirait point, malgré tous ses efforts, à dompter le cétacé ; lorsqu'il aura tué son guide, la victoire lui coûtera moins de peines et de fatigues. L'animal, privé de son compagnon, ne voit plus d'une manière si distincte sa route sur les mers, n'évite pas si aisément les dangereux écueils. Pareil à un bateau de transport qui a perdu son nautonier, il erre au hasard et sans défense au gré des flots, se porte dans des endroits obscurs et sans abri, veuf de son guide protecteur, et va donner dans sa marche vagabonde contre les rochers et les rives, tant est épais le nuage qui plane sur ses yeux. Les pêcheurs alors, plus prompts que la pensée, volent à l'attaque en priant les dieux qui président à ce genre de pêche de favoriser leur entreprise contre les monstres d'Amphitrite. Comme un gros détachement de guerriers qui dans la nuit se portent furtivement, avec précaution, sous les murs d'une ville ennemie, qui trouvant, par une faveur signalée du dieu des combats, les sentinelles, les gardiens des portes endormis, tombent sur eux et les massacrent, de là s'élancent avec audace dans la ville même et dans le fort, armés du tison fatal prêt à réduire en cendres leurs bâtiments d'une si belle construction, ainsi la bande des pêcheurs s'avance avec confiance devant le cétacé dénué de son gardien que la mort lui a ravi. Ils cherchent d'abord à reconnaître la masse et la grandeur de l'animal ; ils s'arrêtent à ces signes : s'il ne laisse paraître au-dessus des ondes, lorsqu'il s'agite dans leur sein, qu'une très petite partie de son dos et la sommité seulement de sa tête, qui est grosse et vaste, les flots surchargés de son poids ne le soulèvent qu'à peine, ne le supportent que difficilement ; si son dos se montre d'avantage, on en augure un poids plus faible. Les moindres sont plus rapides dans leur course. Les pêcheurs ont une corde tressée de plusieurs plus petites fortement tordues, pareille au câble moyen d'un vaisseau : sa longueur sans limite a l'étendue qu'exige la pêche. Leur hameçon est un gros fer crochu hérissé des deux côtés de pointes aiguës qui se correspondent, qui seraient capables de déraciner une pierre ou quelque fragment de rocher, enfin d'une assez grande dimension pour occuper la vaste gueule du cétacé. Au manche du noir hameçon est fixée une chaîne forte et solide, dans le cas de résister aux violents efforts de ses dents, ainsi qu'aux autres défenses de sa bouche ; cette chaîne est protégée par des liens circulaires et très rapprochés les uns des autres, qui contiennent l'animal dans ses écarts et l'empêchent de rompre le fer lorsqu'il se tourmente, tout sanglant et déchiré par les plus terribles douleurs. Les pêcheurs roulent donc tout autour une corde flexible ; ils garnissent l'hameçon d'un funeste appât, de l'épaule ou du foie gras et noir d'un bœuf, mets analogue à la gueule de l'animal. Ils prennent une foule d'instruments nouvellement polis et aiguisés comme pour une bataille, des épieux forts, de robustes tridents, des harpons, d'horribles tranchants et tant d'autres sortis naguère de dessus les enclumes retentissantes des fils de Vulcain.

S'embarquant avec ardeur sur leurs navires solidement assemblés, ils se demandent par des signes et se font passer les uns aux autres en silence ce qui est nécessaire à chacun ; leurs rames muettes blanchissent l'onde amère ; eux-mêmes s'interdisent le moindre bruit, dans la crainte que le cétacé, n'ayant l'éveil de quelque dessein, ne disparaisse en se portant dans les plus profonds abîmes et que leurs travaux n'aient qu'une vaine issue. Lorsqu'ils sont assez près, ils lancent du haut de la proue vers lui le terrible hameçon. À peine voit-il cet énorme appât, il s'élance, et cédant à son irrésistible voracité, se jette sur cette proie : sa large gueule s'ouvre pour la saisir, et saisit tout ensemble le fer recourbé qui s'engage dans ses chairs, qui s'y fixe par ses pointes. Irrité de sa blessure, il avance et tourmente d'abord avec rage sa terrible mâchoire, dans l'espoir de rompre la chaîne de fer. Efforts inutiles ! Excité par les plus ardentes douleurs, il se roule précipitamment dans les gouffres les plus reculés des mers. Les pêcheurs aussitôt lui abandonnent toute la corde, car les mortels ne sont pas doués d'une assez grande force pour enlever, pour dompter malgré lui cet immense animal, qui, lorsqu'il est emporté par son impétueuse fureur, les entraînerait eux et toutes leurs galères au fond des flots. Au moment qu'il s'y plonge, ils lui envoient de grandes outres remplies d'air qui tiennent des cordes dont ils les attachent. Mis hors de lui-même par les tourments qu'il éprouve, il s'embarrasse peu de ces outres et les fait suivre forcément, quelque résistance qu'elles opposent, avec quelque effort qu'elles se portent au haut des ondes. Mais lorsque, le cœur dévoré d'inquiétude, il approche de leur fond, il s'arrête, écumant de rage et de douleur. Tel qu'un coursier qui, parvenu tout suant au terme de sa course, fatigue le mors oblique dans sa bouche remplie de son haleine embrasée et le rougit de son écume sanglante ; tel il s'arrête, poussant d'affreux soupirs. Les outres, quelque désir qui le presse, ne lui permettent point le moindre relâche au-dessous des eaux : elles remontent à l'instant même avec rapidité et jaillissent à leur surface, enlevées par l'air qu'elles renferment. Il est ainsi en butte à un nouveau genre de combat. Il s'élance, vainement ambitieux de punir de ses morsures ces outres téméraires ; elles reculent à son approche et ne se laissent jamais atteindre, semblables à des êtres vivants qui ont pris la fuite. Frémissant de fureur, il s'enfonce de nouveau dans les mers et s'y précipite en tourbillons nombreux, tantôt volontairement, tantôt malgré lui, tirant et tiré tour à tour. Comme des ouvriers en bois qui exécutent ensemble avec vitesse les travaux du sciage, pressés de finir ou quelque barque ou quelque pièce nécessaire aux navigateurs, tous deux, après avoir fixé la position de la scie, la tirent vers eux avec un égal effort tandis que ses dents s'ouvrent une nouvelle route : allant, venant des deux côtés, elle coupe, elle scie, toujours entraînée et de nouveau tirée. Telles sont les luttes qui ont lieu entre ces outres et le monstre des mers. Bouillonnant de douleur, il vomit au loin sur les flots une noire écume ; son souffle terrible mugit sous l'onde qui mugit aussi emprisonnée ; on dirait que celui de l'impétueux Borée est engouffré dans son sein. L'animal  pousse son haleine avec force et violence : tour à four, les nombreux torrents de ce souffle, lancés en longs ruisseaux dans l'abîme forcent et creusent les eaux en s'y frayant une route.

Comme entre les dernières extrémités des mers d'Ionie et de la bruyante Tyrrhène, dans l'espace si resserré qui forme le détroit toujours agité par les expirations véhémentes de Typhon, l'onde grosse et rapide est tourmentée par les chocs des anfractuosités qu'elle rencontre sans cesse, et la noire Charybde tourbillonne, entraînée sur elle-même par ces reflux trop fréquents ; ainsi l'empire d'Amphitrite, mis partout en mouvement par l'immense et rapide haleine du monstre, est bouleversé jusque dans ses gouffres. Un des pêcheurs, pressant alors la rame, conduit promptement sa nacelle vers la terre, lie la corde à quelque roche de la rive et retourne comme s'il avait amarré un bâtiment avec le câble de la proue. Lorsque le cétacé, las de tant d'agitations, plongé dans l'ivresse par la douleur, sent son cœur féroce s'affaiblir, dompté par la fatigue et que les balances inclinées de l'odieuse mort l'entraînent, une des outres surgit, messagère et premier signal de la victoire. Sa présence excite une joie vive parmi les pêcheurs. Lorsqu'un héraut, aux vêtements blancs, retourne d'un combat, objet de tant d'alarmes, ses concitoyens, rayonnant d'espérance, s'empressent autour de lui, avides d'entendre à l'instant son heureux message ; de même les pêcheurs, voyant cette outre d'un présage favorable, sentent leur cœur agité des plus doux mouvements. Bientôt les outres s'élèvent et remontent à la surface des flots, amenant après elles l'énorme animal : accablé de ses douleurs et de ses blessures, il est enlevé malgré lui.

À cette vue, l'audace des pêcheurs s'allume ; ils poussent à force de rames leurs galères vers le cétacé ; la mer retentit au loin des cris et des clameurs de ces marins, qui s'appellent, qui s'excitent les uns les autres : on croirait voir les approches et les dispositions d'un combat naval, tant ils montrent d'ardeur, tant est grand le tumulte dont ils assourdissent les mers, tant ils brûlent d'impatience de fondre sur le cétacé. Le chevrier gardant ses troupeaux, le berger faisant paître ses brebis dans la vallée, le bûcheron frappant le pin de sa cognée, le chasseur poursuivant les bêtes féroces, entendant au loin ce bruit étrange et funeste, se rendent étonnés vers le rivage et, se plaçant sur une éminence, s'établissent spectateurs des rudes travaux de ces hommes, de leur combat sur les ondes, de l'épouvantable issue de cette pêche.

L'horrible et mortelle attaque commence.  Quelques-uns des pêcheurs mettent en œuvre l'affreux trident, les autres l'épieu à pointe aiguë, ceux-ci font mouvoir les faux au dos courbe, ceux-là frappent de la hache tranchante ; tous sont occupés, tous armés de fers redoutables les dirigent contre la vaste mâchoire du cétacé ; ils le parcourent aussi tout autour frappant, blessant, accablant de coups sans relâche ce malheureux animal. Abandonné de son immense force, il ne peut plus, quel que soit son désir, écarter de sa gueule ces bâtiments ennemis dont il est assiégé. Toutefois, en s'agitant dans l'onde, ses énormes nageoires ou l'extrémité de sa queue leur impriment encore un choc terrible du côté de la poupe et rendent vains une dernière fois les travaux des rames, l'effort guerrier des pêcheurs ; semblable à un vent impétueux qui pousse contre la proue d'un navire les vagues irritées et contraires. On entend les cris confus de ces marins qui retombent sur l'animal ; la mer est souillée du sang noir que vomissent ses cruelles blessures, l'onde en bouillonne et en est rougie. Ainsi lorsqu'une terre rouge et ocreuse, détachée par les torrents d'hiver de la cime rouge des monts et fondue dans leurs eaux est entraînée par l'impétuosité de leur chute dans le sein grossi des mers, les flots d'Amphitrite sont chargés au loin de cette teinte rougeâtre et paraissent entachés de sang ; ainsi cette partie du domaine de Neptune est maintenant rougie et mêlée de celui qui jaillit des nombreuses blessures du monstre. Les pêcheurs, par des jets adroitement dirigés, font pénétrer un poison dans ces plaies ; l'onde même, par le sel dont elle est imprégnée, devient brûlante pour elles comme le feu, et conspire à précipiter sa mort. Lorsque la foudre, lancée par le maître en courroux des dieux frappe un navire qui sillonne la mer et y fait un affreux ravage, l'onde amère, se joignant à ces horribles feux, ajoute la violence de ses chocs à ceux de ces carreaux embrasés ; de même l'élément liquide par les substances qui s'y dissolvent enflamme, irrite davantage les plaies cruelles, les terribles tourments du cétacé.

Mais lorsque accablé sous le poids de tant d'intolérables maux, il touche au milieu des plus rudes angoisses, aux portes du trépas, les pêcheurs ravis de joie le tirent chargé de liens sur le rivage : il est entraîné malgré lui toujours percé de fers acérés, de robustes épieux, chancelant et dans l'étourdissement, dans la fatale ivresse de la mort. Les pêcheurs, entonnent alors le grand Péan de la victoire, balançant les rames de leurs bras vigoureux, s'abandonnent aux plus vifs transports, et dans le temps qu'ils pressent leurs navires, remplissent les airs de leurs chants rauques et aigus. Lorsque après un combat naval, les vainqueurs enchaînant les vaisseaux de leurs ennemis, portent à la hâte et pleins d'allégresse sur la terre ceux qui les montaient et chantent le bruyant, le joyeux Péan de leur victoire navale, les vaincus suivent forcément et dans la tristesse en cédant à l'impérieuse nécessité ; de même les pêcheurs après avoir enchaîné le monstre le remorquent sur le rivage. Lorsqu'il est près d'y toucher, c'est alors le trop réel et terrible moment de sa mort : il palpite, il bat l'onde de ses nageoires frémissantes comme un oiseau qui s'agite et se débat aux autels contre la mort prête à en faire sa proie. Infortuné ! qui soupire sans doute après des eaux d'une plus grande profondeur. Son énorme puissance est anéantie, ses membres engourdis n'obéissent plus ; il est entraîné sur la terre poussant d'affreuses haleines. Ainsi que des nautoniers qui, voulant aux approches de l'hiver se reposer de la fatigue de leurs courses maritimes, retirent du sein des mers, conduisent sur la terre un gros navire de transport et n'y parviennent qu'au prix des plus rudes travaux, ainsi les pêcheurs amènent avec effort sur la rive le monstrueux cétacé. Toute la grève est couverte de ses immenses membres gisants. Étendu, mort, il est même horrible à voir : quoiqu'il ait cessé de vivre, quoiqu'il soit couché sur le sol, on n'ose s'avancer trop près de son informe cadavre ; on le craint encore lorsqu'il n'existe plus ; on frémit encore après son trépas à la vue des dents dont ses terribles mâchoires sont armées. Enfin les pêcheurs, s'animant entre eux, se réunissent autour de cette masse inanimée qu'ils ne voient même qu'avec effroi. Les uns considèrent l'épouvantable charpente de ses mâchoires, le triple rang de ses dents saillantes en fer de lance très rapprochées, à pointes nombreuses et aiguës ; d'autres se plaisent à toucher ces cruelles blessures, dont leurs instruments meurtriers ont accablé le monstre : ceux-là regardent avec étonnement cette épine tranchante de son dos hérissé d'atroces aiguillons ; ceux-ci attachent leurs regards sur sa queue, d'autres sur son ventre à si vaste capacité, d'autres sur son énorme tête. L'un d'entre eux en voyant cet horrible tyran des mers, plus habitué à passer sa vie sur le continent que dans l'empire d'Amphitrite, prononce ces mots qui sont entendus de ceux de ses compagnons dont il est entouré : "Terre amie, qui prends soin de me nourrir, tu m'as donné l'existence, tu me pourvois d'aliments terrestres ; puisses-tu recueillir mon dernier soupir lorsque mon jour fatal sera venu ! Que je ne sois point une des victimes des nombreux dangers des mers ! Que je puisse du rivage payer mon juste tribut à Neptune ! Qu'un bois d'une mince épaisseur ne me transporte point sur des ondes rebelles ! Que je n'aie point à gémir de voir s'avancer dans les airs les vents et les orages ! Ils causent aux mortels une crainte plus affreuse que les flots, que les tourments d'une navigation pénible, auxquels ils sont en butte au milieu des tempêtes les plus désastreuses. N'est-ce point assez de perdre la vie dans la vaste mer ? Faut-il encore servir de proie à de pareils monstres ? Faut-il, privé de sépulture, être réservé si on les rencontre à remplir le gouffre odieux de leur estomac ? De pareils malheurs me font frémir. Ô mer ! Salut donc de dessus la terre ! Sois-moi de loin douce et propice !"

Telles sont les manœuvres dont on fait usage contre ceux de ces cétacés, à plus vaste dimension, dont le poids immense affaisse les ondes : on en emploie de moindres contre ceux d'une moindre grandeur. On se sert d'instruments dont la proportion suit celle de ces animaux, de cordes plus minces, d'hameçons moins forts, d'un plus petit appât. Au lieu d'outres de la peau de chèvres, on a des courges sèches, disposées en cercle, qui enlèvent, par leur légèreté, ce genre de cétacés.

Les pêcheurs en veulent-ils aux petits des lamnes, ils dénouent le plus souvent le lien dont la rame était contenue, et le font arriver dans les flots. Sitôt que l'animal l'aperçoit, il s'y jette et le saisit de ses fortes mâchoires. Ses dents crochues, engagées comme par des nœuds à ces lient, y restent irrévocablement arrêtées ; on le prend alors avec moins de peine, en le frappant à coups pressés de l'impitoyable trident.
Au nombre de ces intraitables cétacés est la race des chiens, si distingués des autres par la fureur de leur immodérée voracité. Ils se font remarquer surtout par l'impudence et l'audace les plus effrénées. Hardis jusqu'à l'insolence, transportés de la rage la plus affreuse, rien ne leur inspire de crainte. Lors même qu'ils sont captifs dans les filets, ils osent souvent s'élancer sur les marins, s'approcher de leurs nasses remplies de poissons, et s'approprier leur pêche, dont ils font à l'instant un doux repas. Le pêcheur attentif, leur présentant à propos l'hameçon et les poissons pour appât, en fera une proie facile, due à leur aveugle et insatiable avidité. (...)

Par contraste, Oppien ne manque pas d'éloges concernant le dauphin :

La pêche des dauphins est réprouvée des dieux : les, sacrifices de celui qui oserait la faire ne leur seraient point agréables ; il n'approcherait de leurs autels qu'une main profane. L'homme qui se porte volontairement à leur faire la guerre entache de son crime tous ceux de sa maison. Les Immortels sont également irrités du meurtre des humains et de celui de ce prince des mers. Un même génie est le partage des hommes et de ces ministres de Neptune. De là le principe, comme naturel, de leurs affections, le nœud qui les lie à l'homme d'une amitié si particulière ; aussi dans les parages de l'Eubée, les dauphins prêtent-ils leur assistance aux pêcheurs, quels que soient les poissons qu'ils ambitionnent de prendre. Lorsque dans leurs pêches nocturnes ils se présentent sur les ondes armées de l'épouvantail de leurs feux, de la lumière vive d'une lampe d'airain, les dauphins se rangent à leur suite pour hâter avec eux leur pêche. Les poissons, saisis d'épouvante, prennent la fuite, les dauphins, du sein des eaux, viennent réunis à leur rencontre, les forcent de retourner en arrière, les harcèlent, les pressent, quoique ambitieux de gagner le fond, de faire retraite vers la terre ennemie ; semblables à des chiens de chasse qui, par leurs aboiements successifs, décèlent, ramènent le gibier aux chasseurs. Repoussés ainsi vers le rivage, dans le trouble et le désordre, les poissons tombent aisément dans les mains des pêcheurs, percés de leurs tridents aigus. Voyant que la route des mers leur est fermée, ils bondissent dans l'onde, pressés par les dauphins, leurs rois, et par les feux des marins. Lorsque le travail de cette heureuse pêche est terminé, les dauphins s'approchent pour demander le prix de leur secours, pour recevoir leur part du butin : les pêcheurs ne s'y refusent point, ils leur délivrent sans peine la portion qui leur en est due. S'ils commettaient l'injustice de leur en faire tort, les dauphins ne s'offriraient plus dans la suite comme auxiliaires dans leurs poches. (...)

Le cinquième chant se termine avec l'évocation de la pêche aux éponges :

Je ne crois pas qu'il y ait de pêche qui présente de plus rudes combats, de plus déplorables travaux à ceux qui s'y livrent, que celle des éponges. Lorsqu'ils se disposent à la faire, ils ont soin de s'abstenir d'une nourriture, d'une boisson trop abondantes ; ils ne s'abandonnent point aux douceurs d'un long sommeil peu convenable aux pêcheurs. Ainsi lorsqu'un chanteur célèbre favori d'Apollon, se prépare à disputer le prix du chant, il ne néglige aucun moyen, il met tout en usage pour se maintenir jusqu'au moment du combat dans toute la force et la fraîcheur de sa voix ; ainsi les pêcheurs d'éponges s'observent attentivement d'avance afin que leur respiration reste libre à leur entrée dans l'onde et les ranime contre le premier choc de leurs travaux. Lorsqu'ils y sont en butte en parcourant l'épaisse profondeur des mers, ils invoquent toutes les divinités des eaux et les supplient de les préserver de l'approche des funestes cétacés, ainsi que de toute autre rencontre dangereuse : s'ils aperçoivent le callichte, leur esprit rassuré reprend toute son énergie. On ne voit en effet dans aucune des parties de l'empire d'Amphitrite, où se trouve ce beau poisson, ni cétacé, ni monstre marin, ni tout autre objet qui puisse nuire : il se plaît, il se porte toujours dans les eaux limpides et qui n'offrent aucun danger ; aussi l'a-t-on nommé le poisson sacré. Les pêcheurs, réjouis de sa présence, hâtent leurs manœuvres : l'un d'eux passe autour de ses reins une corde très longue ; il arme ses deux mains, l'une d'un gros poids de plomb, l'autre d'une faux bien affilée ; il tient en réserve dans sa bouche une préparation huileuse blanche. Placé sur la proue, il considère la vaste étendue de l'abîme, il songe aux tourments terribles, à l'onde immense contre lesquels il va lutter. Ses compagnons l'excitent, l'encouragent de leurs discours, comme un homme au pied rapide prêt à s'élancer dans la carrière.

Lorsque son cœur a pris assez d'assurance, il se précipite dans les flots ; le plomb l'entraîne plus aisément au fond des mers où il aspire d'arriver. En entrant dans l'onde, il laisse échapper de sa bouche cette huile préparée, qui, se mêlant aux eaux, leur donne plus de transparence, une lumière plus vive ; tel qu'un flambeau qui, au sein des ténèbres, fait sur l'œil une plus forte impression. Parvenu près des rochers, il aperçoit les éponges ; elles s'y produisent dans le fond le plus bas des mers fortement adhérentes entre elles. On assure qu'elles jouissent du bienfait de la vie, ainsi que tant d'autres êtres qui naissent sur les rochers battus des eaux ; sa main vigoureuse fond aussitôt sur elles et les coupe avec la faux, comme ferait un moissonneur des dons de Cérès. Il s'inquiète peu de s'arrêter plus longtemps ; il agite promptement la corde, indiquant ainsi à ses compagnons de l'enlever. Le sang fétide des éponges jaillit à l'instant de toutes parts et se porte tout autour de lui. Souvent cette odieuse sanie s'attachant à ses narines arrête, par l'odeur repoussante qui lui est propre, le jeu de sa respiration : c'est par ce motif qu'il remonte avec tant de célérité et que ses compagnons le hissent plus prompts que la pensée. On ne saurait le voir ainsi sortir des mers sans être affecté tout à la fois du double sentiment d'une joie vive et d'une douleur mêlée de pitié : la crainte, ses accablantes fatigues mettent ainsi son corps dans le plus triste état d'épuisement et de faiblesse. Malheureux ! trop souvent, dans son horrible et funeste pêche, il périt au milieu des mers, surpris par la rencontre de quelque monstre. Il tire précipitamment la corde, avertissant par là ses compagnons de sa détresse ; ils l'enlèvent à moitié dévoré par quelque affreux cétacé, spectacle horrible ! désirant encore rejoindre son navire et ses compagnons. Les autres pêcheurs, douloureusement émus, abandonnent aussitôt ce lieu cruel, cette pêche exécrable, et, les yeux baignés de pleurs, transportent sur la rive les restes de leur infortuné compagnon.
Princes chéris de Jupiter, ô mes souverains ! telles sont les diverses merveilles, les scènes variées, ouvrages de la nature et de l'art, que nous offrent les mers et dont j'ai recueilli la connaissance. Puissent vos navires, toujours secondés des vents doux et amis, sillonner le vaste Océan sans éprouver de dommage. Puisse l'empire d'Amphitrite être toujours peuplé, rempli d'innombrables poissons ! Puisse Neptune, du fond des eaux, maintenir les fondements de la terre dans leur inébranlable solidité et les défendre de toute secousse intérieure qui en provoque la destruction.


Halieutiká l'intégralité des 5 chants traduits en prose par Limes.

23 décembre 2014

Jaws: The True Story

Un des premiers documentaire sérieux à propos du grand requin blanc, tiré de la série The World About Us de la BBC.

Tourné principalement en Californie, présenté par John Mc Cosker (auteur du livre référence Great White Shark), avec Rodney Fox et Peter Benchley entre autres... et des images plutôt rares dont celles d'un jeune requin blanc en captivité (temporaire) dans le Steinhart Aquarium de San Francisco.

08 décembre 2013

Aldinga Beach, 8 decembre 1963

Rodney Fox en 1964 - Photo courtesy of John Harding.

Il y a exactement 50 ans aujourd'hui Rodney Fox survivait à l'assault d'un White pointer.

Rodney Fox a 23 ans quand ce 8 décembre 1963 il participe à un championnat de chasse sous-marine (spearfishing en anglais) au fusil-harpon près de Aldinga Beach, au sud d'Adelaïde. Alors qu'il s'apprêtait à tirer un poisson, il est percuté ("par une locomotive" selon ses propres dires) et saisi par un grand requin blanc. Il est gravement mordu à l'abdomen et manque de périr noyé. Il réussi néanmoins à regagner la surface et est rapidement secouru par un bateau. De là, il est emmené derechef à l'hôpital le plus proche.

 

Fox doit sa survie à sa combinaison qui lui a maintenu les organes en place, et probablement au fait que le requin n'ai fait que "goûter" le plongeur. Son récit et ses photos ont fait le tour de monde, et il est encore aujourd'hui le plus célèbre rescapé d'une attaque de requin.
 
Revenge of a Shark Victim

Rodney Fox, survivant et marqué à vie, sortit de l'hôpital en mettant un point d'honneur à surmonter sa peur et à retourner dans l'eau au plus vite. Exalté dans un premier temps par un esprit de revanche, le spearfisherman entreprend de débarrasser l'eau de tout les requins-tueurs du coin. Une réaction compréhensible quoique désastreuse : pour Fox (comme pour la plupart des gens à l'époque), un bon requin est un requin mort. 

Nous sommes dans les années 60, et en Australie le spearfishing est devenu un sport à la mode. Les petits clubs se sont multipliés. L'époque est insouciante et les considérations environnementales sont alors quasi inexistantes.
 
Mais l'attitude de Fox change peu à peu. La vengeance fait place à la curiosité.
Les requins sont encore considérés comme des menaces, mais ce sont des animaux mal connus dont il reste quasi-tout à découvrir. Un changement que l'on doit certainement à l'influence de Ron et Valerie Taylor, spearfishingmen eux aussi, mais surtout passionnés de photo sous-marine. Ron Taylor ne rate d'ailleurs jamais une occasion de tourner avec sa camera 16 mm, équipé d'une house de son invention.


Après deux petits films en noir et blanc, Playing with Sharks (1962) et Shark Hunters (1963), Ron Taylor met en scène Rodney Fox dans Revenge of a Shark Victim (1965). La hype pour les films de requins bat son plein en Australie, où ils sont projetés dans de petites salles et même vendus pour les actualités. Dans ce court film, peu glorieux pour Rodney Fox, ce sont malheureusement de pauvres requins taureau et autres requins de récifs qui font les frais de la psychose générale contre les "mangeurs d'hommes".



En 1966, Ron Taylor, accompagné par Rodney Fox, filme les premières séquences de grands requins blancs sous l'eau à Dangereous Reef. Fini les massacres de requins, l'heure est aux sensations fortes, à l'aventure et à l'exploration. Fox a mis au point une cage d'observation (reprenant et améliorant l'invention de J.Y. Cousteau, utilisé dans son film Le Monde du Silence en 1953) permettant de filmer et photographier sous l'eau sans danger. Il continue en parallèle son activité de plongeur professionnel-pécheur d'ormeaux.

Fort de son statut de survivant et de son expérience, Rodney Fox apparait ensuite en 1971 dans le film-documentaire Blue Water, White Death, à nouveau aux cotés de Ron et Valerie Taylor. Ce film, qui retrace le parcours d'une expédition - à la recherche du man-eater - inaugure une nouvelle ère.

A bigger boat

C'est Jaws qui marquera le tournant. Consultant pour le film, Rodney Fox organise l'expédition avec l'aide du couple Taylor qui tourneront quelques séquences sous-marines avec de vrais requins pour les besoin du film. A sa sortie en 1975, l'impact du film de Spielberg est énorme. Le grand blanc, qui n'avait déjà pas bonne presse, est maintenant devenu le monstre ultime.

Cette popularité nouvelle conduira Rodney Fox à organiser, dès février 1976, les premières expéditions (mais payantes) pour observer des grands requins blancs là ou ils se trouvent. C'est à dire à Dangerous Reef. Le Shark Cage Diving est né. 

Des centaines d'expéditions auront lieu dans les années 70 et 80 ; scientifiques, télévisuelles ou simplement touristiques, elles seront toutes emmenés par l'australien, devenu expert reconnu du grand requin blanc.
Car Rodney Fox a eu tout le loisir de bien observer et étudier son ancien agresseur. Et celui-ci n'est pas la terreur des mers tant décriée. 



C'est un deuxième tournant. Rodney Fox, qui a pris conscience de la vulnérabilité des grands requins blancs, va s'imposer comme démystificateur. Tantôt plongeur, photographe, réalisateur, producteur de documentaires, consultant, guide ou naturaliste... depuis plus de trente ans, Rodney Fox est devenu un défenseur de la cause des requins contribuant à la connaissance des squales et à leur protection.

Aujourd'hui Rodney Fox et son fils Andrew mènent toujours leurs expéditions au large des îles Neptune, à environ trois heures en bateau de Port Lincoln. Une fondation, la Fox Shark Research Foundation a vu le jour en 2001 dans le but de promouvoir la protection et la recherche sur les requins blancs, notamment par un programme de marquage.

En 1995 est sorti Hunt For The Great White Shark, (parfois appellé The Fox And The Shark) un bon documentaire du National Geographic qui retrace le parcours de Rodney Fox avec de nombreuses images d'archive.

Ces jours-ci vient de sortir une biographie Sharks, sea and me (Wakefield Press, 288 pages) rédigée par Fox lui-même. Et un nouveau documentaire serait en préparation.

Rodney Fox en 2013.

www.rodneyfox.com.au

une interview vidéo de Rodney Fox dans laquelle il revient sur son attaque.
 
une interview radio d'ABC Adelaïde en décembre 2013.
un article à propos de la première expédition en Shark Cage Diving de 1976. 
une interview de Rodney Fox par Alex Buttigieg.
→ une interview de Rodney Fox en 2007 pour le magazine Divehappy.

31 juillet 2013

Un tout jeune requin blanc filmé en Turquie



Avec ses 85 cm de long et 12 kg, c'est le plus petit requin blanc jamais filmé.

C'est en mer Égée, en  juin 2011, que des pêcheurs d'Altinoluk (côte ouest de la Turquie) ont pris vivant dans leurs filets cette femelle agée seulemnt de quelques jours. Et plutôt que de l'abandonner à son sort, ils ont eu la lucidité (et on les remercie bien), de contacter l'Altinoluk fishermen's cooperative pour documenter l'évènement et relâcher l'animal.

En 2010, trois tout jeunes requins blancs avaient également été capturés dans la même zone, ce qui avait permis de découvrir, grâce à des analyses ADN, que la population de grands blancs en Méditerranée avait des origines.... australiennes.

Ce coin de la mer Égée serait-il une nurserie pour jeunes Carcharias ?

→ lire l'article original ici

29 juillet 2013

Le TRÈS Grand Requin Blanc !

Aujourd'hui on s'attaque à un sujet mythique : la taille maximale du Grand Requin Blanc.

Les récits et témoignages de Carcharodon carcharias de taille gigantesque (sans parler de l'hypothétique survie du Megalodon) circulent depuis bien longtemps.... engendrant d'innombrables histoires, légendes et rumeurs - un mix assez savoureux entre folklore et spéculations.

De nombreux cas (ceux dont on possède une trace à peu près crédible) font toujours débat, et a fait se disputer de nombreux experts.




Juin 2013, Neptune Islands, Australie. Une géante de 6 m apparait par 23 mètres de fond.
Photo : Sam Cahir / Predapix.

Après le requin baleine et le requin pélerin, Carcharodon carcharias est le troisième plus grand squale - il est talonné de très près par le requin du Groenland (Somniosus microcephalus) qui peut atteindre 7,3 m de longueur. Le requin dormeur du Pacifique (Somniosus pacificus), et le requin tigre (Galeocerdo cuvier) sont également souvent cités comme atteignant ou dépassant les 7 mètres (tailles qui restent à confirmer).

Il est communément admis que la taille moyenne d'un grand blanc adulte se situe entre 3,5 et 5 mètres pour un poids de 700 à 1,100kg et, comme souvent chez les requins, les femelles sont généralement plus grandes (et plus grosses à taille égale).

Alors qu'en est-il vraiment du plus grand Grand Requin Blanc jamais observé ?... ou plutôt péché et débarqué, les captures étant la principale manière pendant des décennies de pouvoir étudier et examiner des requins.

Pas si simple.

Les captures (même récentes) ne sont pas systématiquement signalées ou correctement documentées. Dans la plupart des cas, la taille de ces requins hors du commun n'est relevée qu'avec des instruments imprécis, quand ce n'est pas une simple estimation à vue d'oeil ou d'après photo.

Il arrive également que le requin en question arrive en pièces détachées, ou qu'il s'agisse d'un specimen ancien. Dans ce cas, les chercheurs peuvent arriver à une estimation des mensurations par calculs et extrapolations en se basant sur les mesures de la mâchoire, dents ou vertèbres...

Méthode fiable ? Le paléontologue Gordon Hubell, probablement l'homme qui a examiné le plus de mâchoires de grand requin blanc au monde, fait remarquer que la structure des dents et leur position sur leur mâchoire peut-être variable selon les individus matures de taille comparables. Autrement dit, les mesures de dents et de vertèbres n'est pas suffisant pour déterminer précisement la longueur d'un requin. La seule manière irréfutable reste donc la mesure d'un specimen complet.


Comment se mesure la taille d'un requin ?

Il existe toute une batterie de mesures dont voici les quatre principales. Ce protocole de mesure, somme toute assez récent, devrait être appliqué si l'on espère obtenir des données morphométriques fiables.


TOT = Longueur totale avec nageoire caudale en position déprimée
TLn = Longueur totale avec nageoire caudale en position naturelle.
PRC = Longueur précaudale
FL = Longueur à la fourche


En france, l'Ifremer par exemple préconise une mesure longueur-fourche (FL) pour les requins pélagiques et une mesure longueur-totale (TLn) pour les roussettes (voir le guide de mesure de l'Ifremer).

Les chercheurs australiens du CSIRO en train de mesurer une grande femelle.
Photo : OceanwideImages
.


Grands, mais vulnérables.

Vous allez le constater, bon nombre de captures de grands specimen de Carcharias sont le fait de prises accessoires (by catch), par différents dispositifs de pêcheries commerciales (chaluts, palangres, filets de fond etc..). C'est d'ailleurs toujours la principale cause de mortalité chez les grands requins blancs.

 Tonnara de Trapani (Sicile).

Sur le pourtour méditerranéen, depuis l'Antiquité, se pratiquait la madrague (tonnara en Italie, almadraba en Espagne), une pêche artisanale (mais organisée) et saisonnière qui consiste à piéger les thons lors de leur migration le long des côtes. Le système varie légèrement selon les lieux. Le plus emblématique, la tonnara sicilienne ; des filets de grandes dimensions sont ancrés et disposés de manière à former un piège à étages successifs, (différentes chambres qu'il faut ouvrir et refermer) dans le but de diriger et rassembler les thons vers la 'chambre de mort'. Une fois les poissons pris au piège, de nombreux bateaux viennent se placer autour cette dernière chambre. Les filets sont ensuite relevés progressivement de manière à resserrer les thons sur quelques mètres carrés... puis c'est la mattanza, la mise à mort.

La Madrague ou la Pêche du thon vue du golfe de Bandol (Vernet, 1755) - Paris, Musée de la Marine.

Durant des siècles passés, il est fort à parier que de nombreux requins blancs, suivant les thons, se sont piegés dans ces tonnare. Aux Baléares, pas moins de 27 grand requins blancs ont été pris dans ces dispositifs entre 1920 et 1976. Cette pêche à la madrague perdure encore de nos jours, même face à la concurrence des thoniers-senneurs et aux moyens modernes de détection.

Contadini del Mare, un film de 1955 sur la tonnara de Granitola (Sicile).
→ un article (en espagnol) bien illustré sur l'Almadraba de Tabarca avec report de capture d'un grand blanc en 1946.

La variante en Amérique du Nord, la pêche aux harengs à la fascine (herring weir) était pratiquée depuis toujours par les Amérindiens.

Une fascine sur la côte de l'île Grand Manan (Nouveau-Brunswick, Canada). Photo Stubirdnb

Un système simple mais ingénieux : des branchages entrelacés sur des piquets de bois formant une clôture qui mène à un piège circulaire (dans lequel le poisson ne trouve pas la sortie) et qui fonctionne avec les marées. Là aussi, il a été rapporté quelques captures de grands requins blancs dans ces pièges.

Plus récemment, la pêche 'sportive' et la chasse au trophée a également fragilisé les populations par certains endroits du globe. On en reparle plus loin.


Un specimen de 5,4 m pour 1,930 kg pris à Nanfagao (Taïwan) en novembre 2008.
Photo Yang-I-Min. Source


Une liste de très grands requins blancs
classé par ordre de taille reportée et avec leur référence (en bas de page). Une liste bien évidemment non exhaustive...

Hors-concours :

13,1 m (43 ft) - False Bay, Western Cape, Afrique du Sud - 1950s ?
Lawrence G. Green auteur et chroniqueur sud-africain rapporte dans son livre South African Beachcomber (1958) [chapitre 8] en deux lignes à peine ; qu'il a "retrouvé la trace d'une capture d'un grand requin blanc de 43 ft à False Bay il y a des années". Sans autres informations ni sources... [1]


Les vieux "records" :

11,3 m (37 ft) - White Head Island, Nouveau-Brunswick, Canada - juin 1930
Ces 37 ft de longueur sont longtemps passé pour le record absolu... du Guinness Book.
Le squale a été trouvé pris dans une fascine à harengs (herring weir), puis attaché par la queue et tracté contre une digue d'ou il est mort. 210 gallons (795 litres) d'huile ont été extraite du foie. L'ichtyologiste Vadim D. Vladykov (qui cite ce cas dans une publication en 1935) n'a pas documenté cette capture (mensurations rapportée par les pêcheurs). [1] [2]

Une des dents (mâchoire inférieure) en la possession de Vladykov a cependant pu être étudiée par John E. Randall. Celui ci a finalement estimé la longueur du requin à 16-17 ft, - soit entre 5 et 5,30 m - en 1987. [2] Une seconde dent, (issue de la mâchoire supérieure) de 1,7 inches (4,30 cm) de hauteur a pu être examinée par la suite, mais ne remet pas en cause l'estimation de Randall. [1]

De 1930 à 1977, sept captures de requins blancs de tailles variables (de 2,6 à 7,9 m) pris dans des fascines à harengs ont été reportée au Nouveau-Brunswick. [3]


11,1 m (36,5 ft) - Port Fairy, Victoria, Australie - 1870s
Dans le catalogue-inventaire des poissons du British Museum de 1870 se trouve la mention "Jaws from specimen 36,5 ft long, Port Fairey (?) Australia" annoté par Albert Günther. Cette mensuration, reprise dans diverses publications ultérieures, n'a pas tardé à devenir suspicieuse.

La mâchoire fut étudiée en 1962 par le biologiste Perry W. Gilbert (qui note que cette mâchoire ne comporte aucune data, ou inscription, mais que le curator en charge pense qu'il s'agit bien du specimen en question).

Quelques jours plus tard, Gilbert étudie un specimen de 16,5 ft à Durban dont la mâchoire et les dents sont sensiblement de même dimensions.

Il en conclut que les 36,5 ft reportés seraient donc dus à une erreur dans l'enregistrement de cette mesure, et qu'il faudrait lire 16.5 ft, soit... 5 m.[1] 

John E. Randall, de son côté, arrive à une estimation de 17,8 ft soit 5,40 m après examen de la mâchoire en 1973. [2]

Cette mâchoire est toujours conservée au Natural History Museum de Londres (photos ici).
Photo © Natural History Museum, London


Des requins blancs géants... cas reportés de 7 à 10 mètres...
basés sur des estimations visuelles et donc à considérer avec prudence (même s'il s'agit assurément de spécimen hors du commun) :

- Sandun, Zhejiang, Chine - 15 mars 2008
10 m (?) pour un poids de 2,500 kg selon une source chinoise. [4] Cas douteux.

Mentionnons aussi le cas d'un requin blanc d'environ 10 mètres et 4 tonnes pris en mer Adriatique (sans plus de détails) rapporté dans le numéro de la revue The Mediterranean Naturalist de Septembre 1891.[1]

- Scopello, Sicile, Italie - 1947
Capturé dans un piège à thon (tonnara), d'une longueur reportée de 9 à 10 mètres pour un poids de 3590 kg (dents de 7 cm). Des photos existent mais ne permettent pas une estimation appropriée. [5]

- Canale de Montecristo, Italie - 20 juillet 1964
Capturé par un pêcheur. Longueur estimée à plus de 9 m pour 1900 kg. [5]

- Canale dell'Isola del Giglio, Italie - 22 juillet 1967
Pris dans un filet. Plus de 9 m. [5]

- Piombino, Italie - 1886
Capturé dans un piège à thon. Longueur estimée entre 8 et 10 mètres pour un poids de plus de 2000 kg une fois vidé. [5]

- Montauk, New York, USA - 23 juin 1978
A 14 miles au large de Montauk, lors d'une partie de pêche, un grand specimen est harponné (une fois) par John Sweetman et son fils sous les yeux (et l'assistance) des six autres personnes à bord du Ebb Tide. Le combat durera plus de 12 heures au bout desquelles le requin réussi à se libérer, et les pêcheurs de rentrer bredouille. Sweetman a estimé la longueur du squale à près de 30 ft (9 m).
→ l'article du Victoria Advocate

- Port'Ercole, Italie - 1933-34
Capturé à la ligne. Environ 8 mètres. [5]

- Grau du Roi, France - 1940s
Capturé. Environ 8 mètres. [5]

- Dakar, Sénégal - 1982
Estimé à environ 8 m (TLn) par l'ichtyologue Juan Antonio Moreno, qui a assisté au débarquement de l'animal. Malheureusement Moreno n'a pas eu l'autorisation de mesurer correctement ni de prendre en photo le squale. [6]

- Port de Loutre, Campobello Island, Nouveau-Brunswick - 22 novembre 1932
Capturé dans une fascine à harengs (herring weir). Estimation de 7,9 m. [3]

- Kraljevika, Croatie - 2 septembre 1934
Capturé dans un piège à thon. Entre 7 et 7,75m. [5]

- Primosten, Croatie - aout 1950
Vu se nourrissant sur une carcasse de baleine. Entre 7 et 8 mètres. [5]

- Majorque (Mallorca), îles Baléares, Espagne
Il a été reporté 4 requins blancs d'une longueur estimée à 7 mètres capturés dans différents pièges à thons aux environs de Majorque (1920s, 1927, 1935 et 1965). [5]

- Granzirri, Sicile, Italie - 9 mars? 1965
Péché. Estimé à plus de 7 m pour environ 3000 kg. [5]

- False Bay, Western Cape, Afrique du Sud - 1970-80s
Le légendaire Submarine, un très impressionnant requin blanc plusieurs fois aperçu patrouillant les eaux de False Bay par les pêcheurs locaux... sa longueur dépasserait les 7 mètres.


Kanga & Malta :

~7m ? (F) - Kangaroo Island, Australie du Sud - 1 avril 1987

Le plus grand, vraiment ?

Pris dans les filets de Peter Riseley posés à une soixante de mètres de profondeur. Trop lourde pour être remontée à bord, (ni remorquée ?) le corps est attaché le long du bateau. Seule la tête, la dorsale et au moins une nageoire pectorale ont été prélevées et ramenées à terre. Peter Riseley a estimé la taille du squale à 6,9 m (23 ft) au bas mot, en comparant la longueur du requin à la taille de son bateau. [4]


La mâchoire de "Kanga", dont voici une photo sur Flikr est exposée au Wild Life World de Sydney.


~7m ? (F) - Filfla, Malte - 17 avril 1987
Le fameux cas "Malta", prétendant au titre de plus grand requin blanc jamais pris... coupons court à toute espèce de suspense : ce specimen n'a en fait jamais été correctement mesuré.

Découverte en matinée empêtrée dans des lignes de pêche à 3 miles au sud de Filfla, le requin Malta est remorquée par le pêcheur Alfredo Cutajar puis débarquée vers midi à Marsaxlokk, sous le regard d'une foule assez nombreuse. Le requin est vidé puis est entreposé dans un hangar pour la nuit. Le lendemain il est emmené au marché aux poissons. Le même jour, le récit de la capture parait dans un journal local qui donne une estimation de la longueur : environ 18 ft (5,45 m).

 Photo : John Abela.

John Abela, de son côté, donne la mesure de 7,14 m. Présent au débarquement, il affirme avoir mesuré le squale au sol, deux fois, à l'aide d'une corde. Malheureusement, il est incapable d'en fournir une trace ou preuve irréfutable. Abela admettra même plus tard la possibilité qu'il se soit trompé dans ses mesures... avant finalement de revenir sur sa version initiale.

Alex Buttigieg, également présent le jour du débarquement, estime que le requin ne dépassait pas les 6 m.

Quelques journalistes et experts se sont alors intéressés au cas "Malta".

Dans les années 90, l'expertise de Ian K. Fergusson (et la découverte de nouvelles photos) donne l'estimation de 17-18 ft (5,1-5,4 m), tandis que celle d'Henry Mollet ne réfute pas les possibles 7 m TL défendus par Abela. Alfredo Cutajar, donne également son estimation à 23 ft (7 m) pour un poids de 3 tonnes.

Se basant sur tous les témoignages précédents et sur l'étude des photos, une longueur de 6,68m-6,81m (TOT) et de 6,47-6,60m (TLn) a été finalement établie par Alessandro De Maddalena en 2001. [5] [6]

On peut voir quelques clichés supplémentaires ainsi que la mâchoire de ce specimen dans la première partie du documentaire Jaws of the Mediterranean (toujours visible sur Youtube) avec les principaux intéressés.

 Alfredo Cutajar (centre) et Ian Fergusson (droite) en plein débat.

à lire aussi, l'article très détaillé du site Corsica, Requins de Méditerranée : La taille du célèbre Grand blanc de Malte.

Mesures et estimations comparatives entre Kanga et Malta - à l'avantage de Kanga. 
Mollet et al (1996): A review of length validation methods and protocols to measure large white sharks.




~7m ? (F) - Camogli, Italie - 16 mars 1954
Capturé dans un piège à thon. Un autre requin blanc de plus grande taille a été observé à proximité de la tonnara avant de disparaître. Estimé à environ 7 m (5,20-5,40 m selon l'examen des photos par Ian Fergusson) pour un poids de 1400 kg ou 2000 kg selon les sources. [5]




6,70-7m - Sevenstar Lake Bay (Qixingtan), Hualien, Taiwan - 14 mai 1997
Pris dans un filet. 2500 kg. [4]


~6-7 m (F) - Tour de Léandre, Istanbul, Turquie - 28 dec 1965
Capturé à la ligne puis gaffé. Estimé à 7 m pour 3000 kg. N'excède pas les 6 mètres selon l'examen des photos par Alessandro De Maddalena. [5]

~6-7 m - Scopello, Sicile, Italie - mai 1982
Capturé dans un piège à thon. 1300 kg. [5]

6,40-6,66 m (F) - Ganzirri, Sicile, Italie - 19 juin 1961 
Harponné. Estimé à environ 6,40 m pour 1500 kg d'après le pêcheur. Estimé à 6,66m (TOT) selon l'examen des photos par Alessandro De Maddalena. [5]

~6,40 m (F) - Malindi, Kenya - 16 juillet 1996
Longueur reportée : 6,40 m (estimé à 5,70 m (TLn) après mesures des vertèbres) pour un poids estimé de 2,220 kg une fois vidé. Cette femelle portait 14 embryons pesant environ 18-20 kg. [6]


















5,94-6,40 m (F) - Cojímar, Cuba - juin 1945 
Capturé à la ligne et harponné, "el monstruo de Cojimar" est souvent cité comme étant LE record établi et certifié. Pourtant le requin n'a jamais été correctement mesuré...

C'est le biologiste cubain Luis Howell-Rivero qui a reporté le cas de ce requin blanc de 21 ft (6,40 m) à ses confrères américains H. Bigelow & W. Schroeder. Ceux ci mentionnent la capture en 1948 (en deux notes de bas de page) dans une de leur publication. Mais il faut attendre 1974 pour avoir plus de détails sur l'événement, photos à l'appui, dans le journal cubain Mar y Pesca. Selon l'article, le requin a été mesuré (21 ft) mais pas pesé (estimation des pêcheurs : 3175 kg avec un foie de 456 kg) et une des dents mesure au total 2,8 inches (7,1 cm). [1] [2]

Troisième et dernière "réfutation" pour John E. Randall qui estime cette longueur bien exagérée : son expertise de la dent, d'une vertèbre ainsi que l'examen de différentes photos de captures (notamment celle d'un specimen du même ordre à Okinawa en 1986) ramène le "monstre de Cojímar" à une longueur de 16,5 ft soit... 5,40 m.[2]

Cojimar 1945 - Les photos aurait été prises par un reporter français du journal Le Monde en vacances à Cuba.

José I. Castro, qui a obtenu des photos de la part des pêcheurs qui ont débarqué l'animal, rediscute le cas en 2012 : l'une des photos possède une inscription au dos qui mentionne 19,5 ft soit 5,94 m pour un poids de 7,125 lbs (3,230 kg). Pour Castro, la mesure donnée à l'origine par Howell-Rivero est sans doute erronée. [8]

deux autres photos de cette capture sont visibles sur ce site.


~6,3 m - Phillip Island, Victoria, Australie - 1987
Capturé par Vic Hislop. Environ 7 m pour un poids de 2,25 tonnes selon la presse. [1]
Mesuré à 20,8 ft (6,33 m) et 2,306 kg (5,085 lb) d'après les mentions reportées sur les photos [4].




photos sur Flickr


~6,2 m (F) - Majorca, Baléares, Espagne - mars 1969
Pris dans un piège à thon. D'abord estimé à 8 m et 2500 kg, la longueur est ramenée à 6,2 m après étude de photos. [5]


~6,2 m (M) - Gallipoli, Italie - 18 septembre 1979
Pris dans un filet maillant (trimmel net) à 6 miles au large. Examiné et mesuré par deux biologistes lors du débarquement : 6,20 m pour un poids d'environ 2,700 kg. [5]



~6 m - Paliouri, Halkidiki, Grèce - 1985
Estimé à 6,01-6,18 m (TOT) selon l'examen des photos par Alessandro De Maddalena. [5]

 

5,97 m (19,6 ft) - Ledge Point, Australie Occidentale - 22 mars 1984
C'est selon J.E.Randall le plus grand requin blanc mesuré précisement. La mâchoire de ce specimen est conservée à Gainsville (Floride) dans la collection de Gordon Hubell.

~5,9 m (F) - Gansbaai, Western Cape, Afrique du Sud - 17 janvier 1987
Pris dans un chalut à sardines par Hendrik Groenewal au large de Danger Point. Longueur reportée entre 5,67 et 6 m (mais probablement jamais mesuré précisément) pour un poids de 1,214 kg (ou 1,241 kg) après extraction du foie (poids total estimé d'environ 1,600 kg).




En France :

~6 m - Marseille, France - 15 octobre 1925
Capturé à l'Estaque près de Marseille. Poids de 1,500 kg. [5] [9]

5,72-5,91 m (F) - Sète, France - 9 janvier 1991 
Pris dans un filet de chalutier 45 miles au large de Sète. Estimé à 5,91 m (TOT) et 5,72 m (TLn) après examen des photos par Alessandro de Maddalena. Le requin a été transporté et mis en vente au marché aux poissons de Rungis, puis acheté par un supermarché. [5] [9]



Comme l'atteste la photo (assez surréaliste) ci-dessus, le requin a été dépouillé de toutes ses dents. Et si l'on en croit cet article du 10/01/1991, ce grand requin blanc (devenu requin gris !) a fini dans les assiettes, vendu 39,90F le kilo...

Visiblement ça n'a choqué personne qu'un Carcharhinus plumbeus (notez la faute dans l'article) fasse 6 mètres de long...


5,89 m (F) - Sète, France - 13 oct 1956
Pris dans un filet de chalutier à 3 miles au large de Maguelone et débarqué à Sète. Longueur reportée : 5,89 m (TOT). Foie de 360 kg pour un poids total d'environ 2 tonnes.


Il a été acquis par le musée de zoologie de Lausanne  puis en partie taxidermisé pour être exposé. La morphométrie complète a été respectée (le moulage du corps a été effectué d'après le spécimen original, sur lequel ont été montées les dents et nageoires). C'est un des plus grands spécimen au monde conservé par un musée. [5] [9]


Deux cas mediterranéens récents et documentés :

5,87 m (F) - golfe de Gabès, Tunisie - 26 fev 2004
Pris par un thonnier. Longueur 5,87 m (TLn) pour un poids estimé à plus de 2 tonnes. Femelle gravide avec 4 embryons en cours de développement.
→ lire le pdf

5,70 m (F) - île Jabuka, Croatie - 24 juin 2003
Pris dans une senne à thon à 15 miles de l'île Jabuka. Longueur 5,70 (TLn) pour un poids estimé à plus de 2 tonnes.
→ lire le pdf


Ex-record :

5,23 m (F) - Prince Edward Island, Canada - 4 Aout 1983
Pris dans un filet dans le golf du St Laurent par David McKendrick et débarqué à Covehead.

Cette capture a eu lieu en 1983 et non 1988 comme on peut le lire souvent. Il s'agit ici aussi d'un des plus grands requin blanc correctement mesuré... même si les sources ont eu tendance à fluctuer.

Henry Mollet mentionne la longueur de 5,76m [1], tandis que la mensuration de 6,096 m (ou 6,1 m) est régulièrement citée pour ce spécimen.

En fait la longueur exacte est de 5,23m (17,17 ft), mesure prise par Tom Hurlbut, biologiste de Pêches et Océans Canada, qui a effectué la nécropsie du requin. [10]

4 photos de la capture sont visibles sur cette page du GEERG (Groupe d'étude sur les élasmobranches et le requin du Groenland).




Game Fish

Bon nombre de très grands requins blancs ont bien sûr fait les frais de la pêche sportive "au gros". L'australien Alf Dean detient toujours le record (homologué IGFA) du plus gros poisson d'eau salé pris à la canne avec un white pointer pêché en Australie du Sud en avril 1959. Son poids exact : 1,208,38 kg (2,664 lb).

Ce "record" tient toujours car en 1959, l'IGFA n'avait pas encore prohibé l'utilisation d'appât à base de mammifère marin (Dean ne s'en privait pas et appatait ses requins avec des marsouins, otaries et/ou des morceaux de baleine).

Le 6 août 1986, Frank Mundus et Donnie Braddick font leur show en débarquant à Montauk (New York, USA) un grand requin blanc mâle de 1,554 kg (3,427 lb) et d'un peu plus de 5 mètres.

Le spécimen a été pris à la faveur d'une carcasse de baleine qui dérivait. Stationnant son bateau près de la baleine, Mundus n'a eu qu'a choisir parmi les différents requins blancs qui se présentaient à la carcasse. Celui ci a été pris, aux dires des intéressés, à la canne à pêche.
le newsreport de cette capture sur Youtube.

Mundus avait déjà débarqué en juin 1954 un gros spécimen (2 tonnes selon ses dires) après l'avoir harponné.

Braddick et Mundus - Photo : James Marshall

Autre "record" : le plus grand requin blanc pris et relâché (catch and release) est un specimen de 5,41 m nommé Apache, pris par l'équipe d'Ocearch lors d'une opération de marquage (ou pour les besoins du tournage d'une série TV, au choix) à l'automne 2009 près de l'île Guadalupe (Mexique)
→ article sur nationalgeographic.com




Fin 2009, la publication de deux photos (ci-dessus) sur le web a fait la joie des tabloids en ligne titrant sur un "Monster shark de plus 6 mètres sillonnant les côtes du Queensland" en Australie.

Les photos montrent un requin blanc de 3 mètres (pris par une drumline) profondément mordu sur les flancs, en train d'être remorqué par les gardes côtes. Pas d'observation directe donc, mais les morsures sont importantes, et celui qui les a infligé pourrait effectivement mesurer plus de 6 mètres... mais il n'a jamais fait reparler de lui.


"a white what?"

Finissons avec un spécimen observé bien vivant cette fois ; le 28 décembre 2005, à Oahu, (archipel d'Hawaii), un grand requin blanc d'environ 6 mètres est filmé en pleine eau par Jimmy Hall. C'est une première pour cette région du globe.



l'histoire de cette rencontre en détail sur hawaiisharkencounters.com.



Sources :

[1] Ellis & Mc Cosker : Great White Shark (Stanford University Press, 1991).
[2] Randall, J. E. (1987): Refutation of lengths of' 11.3, 9.0 and 6.4 m attributed to the white shark, Carcharodon carcharias. in Calif. Fish and Game 73(3): 163-168.
[3] R. Aidan Martin & Scott Wallace (2005): COSEWIC Status Report on White Shark - Draft (article consultable en pdf).
[4] Henry F. Mollet sur sa page : http://elasmollet.org/Cc/Cc_list.html
[5] Alessandro De Maddalena & Walter Heim : Mediterranean Great White Sharks. A Comprehensive Study Including All Recorded Sightings. (McFarland, Jefferson. 2012).
[6] De Maddalena, A., Zuffa, M., Lipej, L., Celona, A. (2001): An analysis of the photographic evidences of the largest Great White Sharks (Carcharodon carcharias, Linnaeus, 1758) captured in the Mediterranean Sea with considerations about the maximum size of the species. in Annales, Series historia naturalis, 11(2): 193-206. (article consultable en pdf).
[7] Alessandro De Maddalena & Walter Heim : Great White Sharks preserved in Europeans Museums (Cambridge Scholars Publishing, 2007).
[8] Castro J. I. (2012): A summary of Observations on the Maximum Size Attained by the White Shark, Carcharodon carcharias. p. 85-90. In Domeier, M.L.(Ed) Global perspectives on the biology and life history of the white shark. CRC Press 543p (consultable en pdf).
[9] De Maddalena, A., Zuffa, M. (2009): Historical and contemporary presence of the great white shark, Carcharodon carcharias (Linnaeus, 1758), along the Mediterranean coast of France. in Bollettino del Museo civico di Storia Naturale di Venezia, 59: 81-94 (article consultable en pdf).
[10] Homer S. (1984): Jaws IV : Great white shark netted off Maritime tourist beaches in Equinox Magazine. 14, 127-128.


À suivre ?

John E. Randall écrivait en 1987 :
C'est sans aucun doute que Carcharodon carcharias peut dépasser les 6,1 m de longueur, mais il n'existe à l'heure actuelle aucune trace authentifiée d'une telle taille. Si des requins blancs de 6,1 m existent aujourd'hui, ils doivent être au maximum de leur espérance de vie. Les chances qu'un tel requin survive dans l'océan sans rencontrer de filets ou de palangres, omniprésents, doivent être très faibles. Nous attendons toujours l'observateur fiable qui puisse attester qu'il ou elle ai mesuré un grand requin blanc de plus de 6 mètres et en fournir les preuves suffisantes. [2]


Vingt-cinq ans plus tard, le constat n'a pas été réellement bouleversé.

Alors, quel pourrait être le ou les candidats crédibles (et scientifiquement acceptable) dépassant les 7 mètres, taille maximum quasiment admise de nos jours ?  On peut toujours tenter d'en retenir trois :

- Le spécimen de 8 mètres de Dakar en 1982 nous interpelle en premier, car, fait peu courant, il a été documenté par un ichtyologiste à son débarquement au port, et que cette capture est relativement récente.
- Les deux cas Siciliens aux mensurations hallucinantes : celui de Scopello en 1947 et Granzirri en 1965, tous les deux reportés à plus de 7 mètres pour un poids de plus de 3,000 kg...

Pour la suite, il suffit de patienter jusqu'à ce que de nouveaux récits ou d'anciennes archives fassent surface...


Lecture.

Si vous vous intéressez aux grands requins blancs de la zone Méditerranée, on ne peut que vous encourager à vous procurer l'excellent livre de Alessandro De Maddalena et Walter Heim  Mediterranean Great White Sharks dont on avait déjà parlé sur ce post. Un travail de recherche et d'archive remarquable (596 cas recensés et détaillés), accompagné d'une analyse passionnante de la présence du grand blanc en Méditerranée. Une mine d'informations qui a inspiré l'élaboration de ce post.



11 mai 2013

Wild Kingdom, Great Whites... documentaires vintage !

De temps en temps surgissent sur Youtube des archives étonnantes. C'est le cas ici avec  la mise en ligne récente de plus de 300 émissions de Mutual of Omaha's Wild Kingdom, une série de docs animaliers diffusés de janvier 1963 à 1987 sur la chaine US NBC.

Ceux-là ont été tournés sans surprise autour de Dangerous Reef (au large de Port Lincoln, Australie) lors d'une expédition affrétée par l'incontournable Rodney Fox, dans les années 80, à la rencontre de vous savez qui.

Au programme, marquage de plusieurs requins, des "tests" vaguement scientifiques, des ralentis, des présentations d'un autre temps et des assertions la plupart du temps à côté de la plaque... bref, la préhistoire en matière de compréhension des requins blancs mais aussi le témoignage précieux (et parfois assez drôle) d'une époque où tout était encore à découvrir sur le redouté Carcharias.







Ce troisième doc a été tourné autour de l'île de Guadalupe, zone d'aggrégation bien connue aujourd'hui. Mais à l'époque, la présence de grands requins blancs, bien que supposée, n'était pas si évidente. Les "expérimentations" sont donc conduite avec quelques requins bleus présents, quand enfin...


... le premier marquage en pleine eau d'un grand requin blanc ?

Wild Kingdom a produit un certain nombre de docs concernant les requins. Si vous êtes motivés, on vous conseille celui-ci tourné au large de la Californie avec des requins bleus et makos, cage et test (encore) de costume en côtes de maille... Celui-là aussi, filmé à Bimini avec le Dr Samuel Gruber, une étonnante table d'opération sous-marine, des requins tigres et des requins citrons... et même cet épisode, assez improbable, où les plongeurs tentent de capturer des requins bleus à main nues pour les examiner.

La chaine Youtube de Wild Kingdom.

10 mai 2013

François Sarano et le Grand Requin Blanc : les conférences



Pour ceux qui n'auraient pas pu assister aux conférences données par François Sarano en avril dernier, voici les séances de rattrapage sur Youtube.

Paris : http://youtu.be/otkvwgwBdC8
Grenoble (2h20!) : http://youtu.be/e8EJPGd9eSM