11 septembre 2010

Manifeste pour la protection des Requins

En 2007, à l'initiative d'Alessandro De Maddalena était paru le Manifeste pour des actions immédiates en faveur de la conservation des requins. Ce manifeste, rédigé avec l'aide de Sean Van Sommeran et Wolgang Leander, est reproduit ci-dessous, en tant que piqure de rappel !



MANIFESTE POUR DES ACTIONS IMMÉDIATES EN FAVEUR DE LA CONSERVATION INTERNATIONALE DES REQUINS

Un document pour initier une prise de conscience et informer le grand public en ce qui concerne l’extermination des requins, celles d’autres espèces marines et de leur écosystème.

Un rapport argumenté et signé par 140 chercheurs et spécialistes des requins.


Nous, les chercheurs spécialistes des requins du Monde entier, nous alertons les gouvernements internationaux afin de prendre des mesures immédiates pour protéger les dernières populations de requins existantes. Il est urgent d’informer l’opinion publique quand aux menaces qui pèsent sur les stocks mondiaux de requins et quant à la nécessité urgente de promouvoir leur gestion efficace, sinon il sera bientôt trop tard.

Les requins sont les principaux indicateurs du bon équilibre des écosystèmes marins et aquatiques. Les requins et leurs proches parents, les raies sont des prédateurs clés du fait des liens complexes et variés qu’ils entretiennent au sein de la chaîne alimentaire.

Apparus depuis près de 400 millions d’années, plusieurs centaines d’espèces de requins occupent l’ensemble des écosystèmes aquatiques du globe: à proximité du littoral, dans les zones d’estuaires, dans les eaux côtières, sur le fond et dans le domaine pélagique marin.

Les requins sont trop souvent victimes de diffamations mais la réalité est que ce sont eux les principales victimes de nombreuses activités destructrices liées à l’Homme moderne: la pêche commerciale et sportive, leur capture pour les grands aquariums publics, la perturbation et la destruction de leurs habitats, la pollution des milieux aquatiques. Les requins ont bien plus à craindre des hommes que les hommes des requins.

50 % des captures de requins sont le fait de prises accidentelles par la pêche d’autres espèces commerciales comme les thons ou les espadons. Ces captures accidentelles d’animaux marins sont appelées «prises accessoires». Les palangres pélagiques sont des lignes de 18 à 72 kilomètres de long qui portent en moyenne 1500 hameçons munis chacun d’un appât. Dans certaines régions, le nombre de requins capturés par les pêcheurs palangriers atteint jusqu’à 90% des captures totales. De même, des filets dérivants (souvent illégaux) circulent librement au large, filtrant littéralement toute forme de vie marine. Les captures de poissons osseux étant en profond déclin, les pêcheurs ont compensé en accroissant leur capture de requins.

Cependant, les requins sont beaucoup plus vulnérables que les poissons osseux vis-à-vis de l’exploitation par la pêche du fait de leurs caractéristiques reproductives: accouplements rares, ou saisonniers, longue période de gestation, faible fécondité, maturité tardive.

En tant que prédateurs terminaux, les requins ne sont pas conçus pour supporter la prédation et sont donc principalement hautement menacés par l’exploitation humaine. Il convient d’ajouter que la plupart des requins s’isolent souvent en groupe de même sexe et de même taille. Ainsi l’exploitation menée sur une zone de nurseries peut s’avérer particulièrement dévastatrice.

Par les dernières décennies, il a été démontré que la majorité des pêcheries commerciales de requins ont fait faillite en l’espace de quelques années du fait de la simple disparition de la ressource. Les requins sont exploités pour leur chair, leur cartilage, leur peau, leur huile et pour d’autres produits dérivés issus des animaux. Les nageoires des requins (ailerons) sont utilisées pour confectionner des potages traditionnels en Asie. Récemment, la demande pour les ailerons de requins a dramatiquement augmenté, largement due à l’expansion des marchés en république de Chine et de leurs concurrents au Japon et à Taiwan. Les ailerons de requins sont vendus à des prix très élevés, ce qui incite la pratique du « finning » par laquelle les ailerons du requin sont découpés et le reste de la carcasse de l’animal est rejeté à la mer. Souvent le requin est encore vivant lors de cette opération et succombe à une mort lente et agonisante en coulant sur le fond.  

La majorité des requins de grandes à modestes tailles sont capturés pour leurs ailerons. Le monstrueux développement de l’industrie halieutique lié aux requins et à leurs ailerons n’est pas simplement la conséquence des cultures asiatiques mais aussi du développement de marchés en Europe, en Afrique, en Amérique Centrale et du Sud ainsi que de nombreux pays en voie de développement de l’Océan Pacifique et Indien.

La chair et les produits dérivés de requins, de faible valeur commerciale, sont utilisés de manière croissante pour supplémenter l’alimentation des élevages et des animaux domestiques. Le cartilage de requins est frauduleusement préconisé comme médicament préventif contre le cancer. Ce marché est basé sur de fausses considérations scientifiques stipulant que les requins ne sont pas sujets aux cancers et faisant totalement abstraction de données plus réalistes qui démontrent que le même cartilage n’a aucun effet curatif ni préventif pour ce type de maladies. D’autres produits dérivés des requins, cependant, ont une efficacité prouvée ou relèvent d’une utilisation traditionnelle. L’huile contenue dans le foie des requins est riche en vitamines. Cette huile et un de ses constituants, le squalène, sont utilisés pour la fabrication de lubrifiants, de cosmétiques et de médicaments. La peau de certaines espèces donne un cuir de grande qualité. Les dents, les mâchoires et les spécimens empaillés font usage de décorations et de souvenirs.

Le nombre de requins capturés annuellement dans le Monde reste très approximatif. Nous estimons que le nombre dépasse les 100 millions. Une récente estimation concernant les captures de requins liées au commerce des ailerons donne à elle seule un nombre de 73 millions par an. Les statistiques liées aux débarquements de poissons cartilagineux communiquées par l’Organisation des Nations Unis pour l’Alimentation et l’Agriculture (FAO) donnent annuellement des chiffres voisins de 800,000 tonnes, mais il s’agit de sous-estimation. En effet, de nombreuses captures de requins ne sont pas signalées. Les navires de pêches commerciaux travaillent souvent en totale violation des réglementations et ces dix dernières années, on estime que les populations de requins ont chutés de plus de 90% de leur effectif.

La destruction persistante des habitats, le pillage des ressources halieutiques et la pollution environnementale contribuent, de manière synergique à l’exploitation, à menacer de disparition les requins à l’échelle internationale. Les polluants chimiques sont absorbés ou ingérés par les plus petits animaux et remontent au sein de la chaîne alimentaire par l’activité prédatrice. Les prédateurs terminaux, comme les requins, sont les principales victimes de ce phénomène cumulé de contamination (bioaccumulation).

Certaines espèces de requins sont actuellement protégées dans quelques pays, mais pas suffisamment et efficacement. Une action internationale coordonnée est nécessaire. La protection des requins et la gestion de leur pêche dépendent fortement de l’étude de leur biologie, de leur écologie, de leur distribution, de leur abondance et de leur exploitation, de l’étude de leurs proies et de l’étude de leurs écosystèmes aquatiques respectifs.

Malgré leur rôle fondamental au sein des écosystèmes aquatiques et marins, l’étude scientifique des requins est négligée en faveur de celle menée pour la connaissance biologique de ressources halieutiques de plus haute valeur commerciale. La connaissance de la biologie et de l’écologie de nombreuses espèces de requins est désormais incontournable pour estimer l’état actuel de leurs stocks et l’impact de leur exploitation. Le manque de gestion efficace et de soutien politique dans de nombreux pays a déjà conduit à l’extermination de nombreuses espèces. La disparition des requins se poursuit un peu plus chaque jour et déstabilise l’équilibre au sein des écosystèmes marins. Leur extinction sera lourde de conséquences à la fois pour les écosystèmes (déclin de la biodiversité, déséquilibres écologiques) et pour l’économie des nations (industrie halieutique, écotourisme aquatique).

Suite à ces constats actuels, réalistes et alarmants, nous, les chercheurs spécialistes des requins du Monde entier, demandons aux gouvernements de toutes les nations de considérer de manière urgente les points suivants:

La protection de toutes les espèces de requins déjà reconnues comme menacées.

L’interdiction totale de la pratique du finning dans les eaux nationales et internationales.

La gestion des pêcheries pour lesquelles les requins représentent des prises accidentelles conséquentes.

La gestion des pêcheries spécifiques aux requins.

Le contrôle du commerce et de l’utilisation des produits dérivés des requins.

Un soutien financier pour la recherche scientifique destiné à l’étude des requins afin de mieux évaluer l’état des stocks et l’impact de leur exploitation.


Texte © 2007 par Alessandro De Maddalena, Sean Van Sommeran et Wolfgang Leander.
Traduction française par Nicolas Ziani. Logo par Alessandro De Maddalena.


Le site d'Alessandro De Maddalena: http://alessandro-de-maddalena.webs.com

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