17 janvier 2016

1554 - L'histoire entière des poissons (Rondelet)

Guillaume Rondelet (1507-1566) médecin et naturaliste français, rédigea plusieurs textes de médecine et de pharmacopée mais il est surtout connu pour L'Histoire entière des Poissons.

Cette œuvre est constituée de deux livres : Libri de Piscibus Marinis... (1554) et Universae aquatilium Historiae... (1555). Ils ont été traduits du latin en français par son élève Laurent Joubert et regroupés en un seul ouvrage en 1558 : L’histoire entière des poissons avec leurs pourtraits au naïf. Il restera pendant près de deux siècles l’ouvrage le plus complet sur la faune marine. Certaines de ses descriptions font preuve d’une précision toute scientifique, d’autres sont totalement fantaisistes comme ses descriptions de poissons en "habits" de moine et d’évêque.

Dans le livre XIII figurent les descriptions et illustrations de 11 espèces de requins.








Plus bas, L'Histoire entière des poissons dans sa version française de 1558, et les pages décrivant le grand requin blanc avec son nom moyenâgeux : La Lamie.







Ce qui donne (à peu près) ceci:

AAMIA en Grec, le même nom a été retenu des Latins. Elle est ainsi nommée de ce qu'elle a grande gorge, en Italie, en Languedoc, Provence, Espagne a le même nom, à Bayonne ; Frax. C'est le poisson le plus grand de tout ceux de cette façon de corps desquels nous avons parlé en ce livre. Aucune fois il est si grand, qu'étant sur une charrette, se peut à peine (se faire) trainer par deux chevaux. J'ai vu une moyenne lamie peser mille livres. Elle a la tête et le dos fort larges, la queue, si vous regardez la grandeur du corps, peu grosse et (peu) épaisse, plate par les côtés, finissant en deux ailes. Non pas loin d'elles, il y en a deux petites, l'une en haut, l'autre en bas, deux autres près du trou des excréments, deux autres près des ouïes, (et) une seule au dos.

Elle est couverte de peau dure, sous laquelle il y a de la graisse. Elle a la tête fort grande, le dos court mais large, l'ouverture de la gueule fort grande, les dents dures et très aiguës, de figure de triangle, découpées des deux côtés comme une scie, disposées par dix rangs. Celles du premier rang se montrent hors de la gueule et tendent vers le devant. Celles du fond sont droites, celles du troisième, quatrième, cinquième, sixième sont courbées vers le dedans de la bouche pour la plupart. En tout, les deux mâchoires sont couvertes d'une chair molle et spongieuse.

Elle a l'estomac et la gorge merveilleusement amples et spacieux. Le foie, gras, divisé en deux parties. Les yeux fort grands, ronds, desquels les muscles qui les font mouvoir en haut, en bas, à gauche, à droite, sont fort apparents. Les muscles, qui aucunement tirent les yeux au dedans et les tiennent immobiles et fichés en un endroit comme en ceux qui sont ravis en contemplation, ils n'environnent pas la racine des nerfs optiques, mais (sont) issus de la plus haute partie de l'os dans lequel les yeux sont logés, sont étendus du long, comme aux hommes.

Une autre chose il y a en ce poisson fort digne d'être notée, c'est qu'au lieu des nerfs optiques qui viennent du cerveau aux yeux en tous animaux, en ce poisson il y a une substance dure cartilagineuse sans être aucunement molle.

Ce poisson mange les autres, il est très goulu, il dévore les hommes entiers comme on a connu par expérience ; car à Nice et à Marseille on a autrefois pris des lamies, dans l'estomac desquelles on a trouvé un homme armé entier. De cette grande voracité des Lamies, je crois qu'on a appelé Lamies certaines sorcières, lesquelles pour avoir fort grande envie de manger de la chair humaine par tout moyens, de plaisir de paillardise, attirent à soi les beaux jeunes hommes pour après les manger. J'ai vu (une) Lamie en Saintonge de gorge si grande qu'un homme gros et gras aisément y fut entré, tellement que si avec un baillon (bâton?) on leur tient la bouche ouverte, les chiens y entrent aisément pour manger ce qu'ils trouvent dans l'estomac.

Ce que considérant de près j'ai pensé que ce soit une Lamie dans le ventre de laquelle Jonas, par la providence divine, fut par l'espace de trois jours, d'où (il) en (est) sorti sain et sauf, ce qui n'est aucunement contre la sainte écriture; car il est écrit que Jonas fut au ventre d'un Cète, lequel nom est général à tout poisson fort grand et principalement ceux lesquels engendrent (un) animal vif sans oeufs selon Aristote. Qui que ce soit, il ne faut point plus par le nom de Cète entendre une baleine, qu'un autre poisson cétacé veux mêmement que la baleine a une âpre artère, des poumons lesquels tiennent lieu de sorte qu'il faut que l'estomac et la gorge ne soient si grand qu'en la Lamie, dans laquelle on a trouvé autrefois des hommes entiers.

La Lamie a la chair blanche pas fort dure, ni de mauvaise senteur, par ce meilleure que plusieurs chiens de mer. Je pense que la Lamie soit le poisson nommé Carcharias dans Athenée, où Archestrate loue tant le dessous du ventre et enseigne comme il le faut acoustrer (le préparer), disant que ceux sont sots qui n'en voudraient (en) manger à cause qu'il mange des hommes. Les orfèvres garnissent les dents d'argent, les appelant "dents de serpents". Les femmes les pendent au col des enfants, et pensent qu'elles leur font grand bien quand les dents leur sortent (et) qu'elles les gardent aussi d'avoir peur.


L’histoire entière des poissons en ligne sur Gallica
Guillaume Rondelet sur Wikipédia

Aucun commentaire:

Enregistrer un commentaire