Avalon Beach, Sydney en mars 2009. Photo © Ian Waldie.
Devrait-on parler d'
attaque quand il est question de requin ?
Depuis nombre d'années c'est bien le terme d'
attaque qui reste le plus utilisé
dans les médias et pour le public
pour qualifier tout type d'interactions entre homme et requins, que ce soit de la simple éraflure à la morsure grave.
Cet état de fait a conduit
Christopher Neff (chercheur à l'Université de Sydney) et le biologiste marin
Robert Hueter (Floride) a remettre ce débat sur la table en janvier dernier avec la publication de leur article
Shark "attack" : a proposal for reclassifying human–shark interactions.
Une proposition qui mérite qu'on s'y intéresse. Et il est vrai que l'emploi d'une terminologie juste et adaptée est devenue
une question essentielle tant elle conditionne et façonne la manière
dont nous percevons les requins.
L'article revient en premier sur l'aspect historique ; les connaissances scientifiques à propos des requins sont restées relativement embryonnaires jusqu'au
XXeme siècle (les squales réputés dangereux ne sont présents qu'en zone tropicale, disait-on jadis). Les écrits d'explorateurs ou de spécialistes n'offrent guère alors d'alternative à la réputation du requin. Et à l'instar du tigre à la même époque, c'est sur cette seule réputation qu'est né et a perduré le concept de
man eater - le mangeur d'homme - qui a collé aux grands requins (blancs notamment).
La menace du requin mangeur d'homme. En-tête d'un long article paru le 23 février 1924 dans le journal Australien The Mail.
A l'aube de l'exploration sous marine et avec l'accroissement de la
présence humaine sur les côtes, les choses s'amplifient. Hommes et
requins sont amenés à se côtoyer de plus en plus, et parfois au
détriment du premier. En Australie principalement, la presse commence à s'y intéresser de plus en plus. Autrefois plutôt qualifiés d'accidents dans la rubrique faits-divers, les "attaques" vont finir par s'installer en première page.
Même s'il n'en est bien évidement pas l'inventeur, c'est
Victor M. Coppleson qui est désigné comme principal responsable de la déviance sémantique du terme
Shark Attack.
Coppleson (1893-1965), chirurgien australien, a en effet écrit dès les années 1930-40 de nombreux articles sur le péril requin, dont on retrouve la synthèse dans son livre...
Shark Attack (1958). On lui doit l'invention du
rogue shark, un
requin mangeur d'homme récidiviste, bien pratique pour expliquer les morsures de requins. Pour Coppleson, si un requin vous mord c'est sans équivoque : c'est un requin de type
rogue qui a developpé un goût pour la chair humaine (et qui en redemandera). Les requins non-
rogue quant à eux se comportent "normalement", et ne vous mordront donc pas.
Et je cite les auteurs qui citent Coppleson :
"la présence continuelle de requins mangeurs d'hommes, des attaques en série, qui cessent une fois qu'un individu particulier est capturé, suggère qu'un requin - et non pas plusieurs - est coupable. Cela suppose la présence d'un requin (a vicious shark) patrouillant une certaine zone de la côte, d'une rivière, ou d'un port, pendant de longues périodes". Coppleson concluant par :
"un tel requin doit être chassé jusqu'à être éliminé".
Et cette théorie sans réel crédit scientifique perdure encore tristement aujourd'hui.
Neff et Hueter soulignent ce basculement : d'un "accident" on passe donc
à l'idée d'une agression délibérée et inconditionnelle par un requin
(supposé
rogue), qui devient
de facto un criminel.
Un article de Victor Coppleson pour le Sunday Mail du 3 décembre 1950.
L'Australie et l'Afrique du Sud notamment retiendront bien la leçon. Il en résultera des actions abruptes ou des représailles absurdes. Exemple ? En 1958, suite à ce qu'on appellera le "black december" (cinq
accidents mortels à Durban, Afrique du Sud en 5 mois), la ville fait appel à un bateau de la
marine sud-africaine pour intervenir. Le concept est radical : un nettoyage à la bombe. La Navy fera exploser une soixantaine de charges sous-marines le long des côtes de Durban. Bilan :
huit requins tués, un carnage pour la faune, et l'arrivée de nouveaux squales attirés par la quantité de poissons morts. La pose de filets (calquée sur le modèle australien) viendra juste après, accompagnée par la naissance d'une structure; le
Natal Anti Shark Board, encore actif aujourd'hui.
Filets anti-requins, tournois de pêche, chasse et prélévements. Désormais dans l'esprit du public et jusqu'au paroxysme du phénomenal
Jaws, un bon requin est un requin mort. Du lynchage en réponse à un acte jugé "criminel" en quelque sorte (une logique qui a encore cours de nos jours dans certains endroits du monde).
Après cet inventaire socio-culturel, l'article de Neff et Hueter étudie donc les différentes options. Clairement le terme "attaque" est pour eux devenu obsolète, et il n'est plus viable de traiter deux événements aussi différents qu'un "kayak inspecté par un requin" et la "morsure fatale d'un baigneur par un requin blanc" de la même manière.
La réflexion sur une terminologie plus adapté
e ne date pas d'hier ; certains chercheurs et
scientifiques avaient auparavant déjà préconisé l'utilisation de "morsure" au lieu d'attaque. Mais ici, les deux hommes proposent
4 nouvelles catégories pour qualifier les interactions hommes-requins :
Shark sighting - Close to people but no physical contact
Présence d'un requin - proche mais sans contact physique.
Shark encounter - No human injury but surfboard or boat damage
Rencontre (à défaut d'une meilleure traduction) avec un requin - pas de blessures mais embarcation ou surf endommagé.
Shark bite - A non-fatal bite by a small or large shark.
Morsure de requin - morsure non mortelle par un petit ou gros requin.
Fatal shark bite - One or more bites causing death.
Morsure de requin mortelle - une ou plusieurs morsures entrainant la mort.
Outre une hiérarchisation passant par une classification plus scientifique, les deux chercheurs estiment que ces 4 propositions fournissent une description plus objective qui pourraient permettre au public
d'évaluer plus précisément le niveau de
risque. Elles se focalisent
sur les conséquences plutôt que sur l'intention qui, dans la plupart des cas, n'est jamais réellement connue.
En proposant deux exemples commentés (sur des données existantes pour l'Australie et la Floride), la nouvelle reclassification met en relief le faible taux de mortalité résultant de ces interactions. Elle montre aussi qu'une rencontre avec un requin ne se termine pas forcément avec des blessures.
Sortir de l'ère post-
Jaws ; voilà le motto de Neff et Hueter, qui envisagent leur proposition comme un
"appel envers les scientifiques, les autorités et le monde médiatique
pour reconsidérer leur discours à propos des requins dans le but
d'améliorer les informations données au public".
→ l'article de Christopher Neff et Robert Hueter dans son intégralité
→ l'article du guardian à ce sujet.
→ reportage video et interview de Christopher Neff sur theage.com.au
Epilogue.
Même si l'on peut énumérer quelques théories et suppositions, il
reste difficile de comprendre ce qui motive une morsure de requin envers
les bipèdes mammifères que nous sommes. Le sujet est vaste et l'on ne
l'abordera pas en détail ici. Mais disons quand même que chaque accident
devrait être examiné selon ses particularités, étroitement
liées au milieu, aux conditions et à l'espèce de requin impliquée.
C'est
d'ailleurs une erreur récurrente d'assimiler toutes les espèces de
requins comme étant une seule. De la même manière, il est inexact
d'affirmer à tout va qu'
"un requin mord parce qu'il confond l'homme
avec sa proie". L'hypothèse de la confusion alimentaire ou de la morsure
exploratoire (un requin "goute" mais ne mord pas à proprement
parler) concerne principalement des accidents impliquant des grands
requins blancs. D'autres espèces comme les requins tigres ou bouledogues connaissent
d'autres modes opératoires, mordent plusieurs fois dans certains cas... Certains accidents,
rarissimes, montrent aussi le signe d'une prédation avérée sur l'homme.
Mais qualifier ce large spectre de situations d"attaques" ne veut plus rien dire. Intégrer les éventuels risques et considérer l'océan tel qu'il est, un territoire sauvage (et mis à mal), devrait tomber sous le sens.
Maintenant nous en connaissons suffisement sur les requins pour stopper de se comporter comme il y a cinquante ans, à l'époque de Coppleson.